Omar Saâdoune ou « le flux déchaîné »

SAID HOUSBAN

On a tendance à considérer l’oeuvre d’art dans sa qualité de finition, dans son achèvement, et l’on oublie de ce fait que l’oeuvre a du connaître une genèse qui lui a permis d’être ce qu’elle est ! Les artistes connaissant bien ce plaisir car ils le vivent au quotidien. Le fruit peut-être beau, mais c’est dans et à travers le processus de création que l’on peut parler de vrai plaisir. Et celui-ci devient privilège si l’on a la chance de voir l’artiste à l’oeuvre, et de partager ses moments de travail, de jeu, et de combat.

Omar Saâdoune parle souvent d’acte de peindre, un acte qui prendrait chez lui valeur de défi au vécu, car la fin de la peinture signifierait pour lui la fin de tout.
Dans ses souvenirs, Omar Saâdoune garde en mémoire ces matinées qu’enfant, il passait entre les femmes de sa Hawma, à appliquer la chaux sur les murs des façades, dans la joie, la liberté, et le bonheur de n’être ni réprimandé, ni interdit… La fascination pouvait très bien venir de là ! de ces successions de couleurs bleues et blanches, alternativement superposées, rendues plus riches et plus attrayantes par les effets successifs et quotidiens des intempéries, qui, dans leur passivité acceptaient le sort de n’être exposées que l’espace de quelques jours, voire une semaine ou deux, pour subir encore une fois la terrible action de l’effacement et de l’estompage.

Cette liberté tant chère à Omar Saâdoune, c’est ce qu’il s’évertue à garder de plus précieux, de plus fort, de plus important, de plus solide, mais surtout, de plus substantiels dans toutes ses oeuvres !
Il n’est pas rare de surprendre Omar Saâdoune travailler simultanément sur plusieurs oeuvres à la fois ! La création est un flux, et le flux est rarement contrôlable ! Parce qu’il est synonyme d’explosion, et donc d’emportement et de déchaînement.. Une fureur intérieure qui jaillit avec véhémence, promptitude, et vivacité, et que seules les limites naturelles, imposées par le format même de la toile prétendraient contenir et arrêter ! Et c’est donc tout naturel que ce flux, comme une véritable explosion, acquiert plus de forces en s’étalant au-delà de ce qui lui est consacré comme limites.. et finit par créer cette fusion heureuse qui dans l’explosion, donnera toute la plénitude à l’oeuvre..
Voir donc Omar Saâdoune à l’oeuvre confirme cette idée. Avec lui, peindre peut prendre des proportions d’acte spirituel indissociable de rituels en tous points étranges et imprévisibles.

D’abord dans sa manière d’appréhender son oeuvre : dans ses choix de matières, de matériaux, d’outils, de supports même.. Un choix souvent surprenant, dans les médiums les plus basiques et les plus évidents.. L’eau de rose remplace chez lui l’eau ordinairement utilisée pour les mélanges !!
Ensuite dans ses instants de face à face avec la toile qui peut prendre des séances
interminables d’observation, de guet, d’attente avant que cela ne se transforme en combat où
le flux de la création jaillit en une succession de jets saccadés, intensément variés, se dégageant en cascades interminables, allant des extrêmes éclaboussures aux paisibles touches bien sages et bien rangées.

Voir Omar Saâdoune à l’oeuvre est un spectacle hors du commun ! Ses peintures, il les appréhende comme s’il s’agissait de coulures d’encres, de peintures, ou de quelqu’autres substances que ce soit, à travers des sources indéterminées, et ces matières se découvrent entre ses mains une autre vocation…
A mi-chemin entre une figuration à peine perceptible, et une abstraction poussées à l’extrême, à la limite de l’informel, c’est dans le geste/jet brut, brusque, brouillé, que l’oeuvre retrouve ses traits distincts, ses forces explosives et ses composantes éparses et fugitives, et qui font qu’en fin de compte l’oeuvre arrive à tenir toutes les promesses qu’on lui connaît !

Il m’est arrivé de voir Omar Saâdoune travailler pendant des nuits et des nuis, dans la bouillonnement de l’atelier, malmenant ses substances, bousculant ses outils et maltraitant ses supports, pour en extraire le suc si distinctif de son art !

Il m’est arrivé de m’enivrer de cette odeur d’eau de rose qu’il a l’amour, l’art, et la manie de verser dans la substance même de sa peinture et de ses encres ! et qui au passage envahit tout l’atelier pendant des jours….. Il m’est arrivé enfin , en le voyant à l’oeuvre, de comprendre que l’ouvrage fini cache bien des efforts, bien des souffrances, bien des luttes et de patience dont le spectateur est dans l’impossibilité de soupçonner l’existence !

Car l’oeuvre de Omar Saâdoune est ainsi faite : un mélange indissociable d’un être, et de sa création. Et ne serait-ce que pour ceci, elle force l’admiration.